@ Jersey: les mystères de l'orphelinat
Sources : L'Express
Les Hauts de la Garenne à Jersey. Coups, violences, abus sexuels... Entre les années 1960 et 1980, la demeure, qui faisait alors office d'orphelinat, aurait été le théâtre de scènes horribles.
Tout démarre il y a deux ans. A l'époque, la renommée de l'île tient moins à son statut politique (en partie autonome, elle dispose d'un gouvernement chargé des Affaires intérieures) qu'à sa souplesse fiscale. Ici, les banques ont pignon sur rue, mais la richesse ne s'étale pas. Les maisons sont cossues mais cachées, et les voitures forcément élégantes. La discrétion est une valeur refuge. Il y a bien eu l'effrayante histoire de la «bête de Jersey», un pédophile qui sévit dans les parages dans les années 1960. Mais il a été condamné en 1972, et s'est éteint en prison en 1994.
«Souvent, les viols avaient lieu la nuit, quand il faisait noir»
Alors arrive le printemps 2006. Sans que l'on sache encore pourquoi, la police locale reçoit une série d'appels. Plusieurs correspondants se plaignent des sévices qu'ils auraient subis autrefois à l'orphelinat. Coups, violences, abus sexuels… Ces récits sont jugés suffisamment concordants pour que les enquêteurs se mobilisent. A la fin de 2007, leurs investigations connaissent même une accélération. En novembre, la police est saisie officiellement. Elle met en service un numéro d'appel anonyme. De nouvelles victimes –au total 160– se manifestent : d'anciens pensionnaires, installés en Angleterre, mais aussi en Allemagne, en Thaïlande ou en Australie. Le 30 janvier, un homme est interpellé. Gordon Wateridge, 76 ans, un ex-surveillant des Hauts, est mis en examen pour des abus sexuels commis entre 1969 et 1979 sur des adolescentes de l'orphelinat. L'émotion monte encore d'un cran le 23 février, quand un crâne d'enfant est découvert dans un endroit non mentionné sur les plans du bâtiment.
Depuis, pas un jour sans révélation: une cave secrète, puis deux, puis trois, puis quatre… Et ces témoins, prêts à se souvenir, à visage découvert. Des «victimes» disposées à parler, parfois avec des mots saisissants, comme Peter Hannaford. Sur l'île, cet homme de 59 ans fait presque figure de notable. Responsable d'un syndicat de transport, il a vécu les douze premières années de sa vie dans cette bâtisse qu'il voudrait voir «rasée de fond en comble». «Des hommes et des femmes nous violaient, raconte-t-il. Cela arrivait à tous, tous les soirs. J'avais peur d'aller au lit.» Le temps a passé, et il dit avoir oublié l'identité de ses tortionnaires: «C'est comme si mon cerveau les avait chassés de ma mémoire. Mais, souvent, les viols avaient lieu la nuit, quand nous étions couchés et qu'il faisait noir.» A l'inverse, un autre «ancien», Duncan Crocker, 61 ans, nie les mauvais traitements.
Qui croire ? Les médias affluent. Jersey est en ébullition, elle craint pour sa réputation. Le principal responsable politique, le sénateur Frank Walker, est critiqué : on lui reproche d'être plus préoccupé par l'image de ce paradis fiscal situé à 22 kilomètres des côtes françaises que par le sort des «victimes». Un ancien ministre de la Santé de l'île, limogé, accuse les autorités locales d'avoir négligé cet établissement placé sous leur responsabilité. Mars est là et le soleil attire les premiers touristes, mais l'atmosphère continue de se refroidir. Jersey se ferme, les témoins repoussent la presse, le journal local ne reçoit plus ses confrères britanniques ou étrangers, de peur d'envenimer la situation.
Pourtant, comme le rappelle Lenny Harper, responsable de l'enquête, rien n'est encore prouvé. Le crâne retrouvé est en cours d'identification. Le recours au carbone 14 pour établir une datation obligera à patienter trois semaines environ. Seule certitude: les autres ossements, découverts dans l'une des caves, appartiennent en fait à des squelettes… d'animaux. Bref, il faut encore fouiller (la maison, le passé), vérifier les témoignages, et tout cela prend du temps. Même la liste des orphelins est difficile à établir. Les fuites évoquant une quarantaine de suspects (outre Gordon Wateridge) n'ont pas été confirmées à ce jour.
Jersey retient donc son souffle. Dans son église, Peter Williams s'efforce d'inspirer la sérénité à ses ouailles. «Il y a une réelle douleur, dit le pasteur. Et puis, on ne sait pas si c'est une affaire de sévérité extrême ou de violences sexuelles. Il y a une énorme différence entre les deux. Vous savez, je ne suis là que depuis quatorze mois et j'apprécie les gens d'ici. Ils sont accueillants. La population est passée de 60 000 à 90 000 habitants en vingt ans. Des Portugais, des Polonais sont arrivés. Et tous se sentent violentés par des gens comme vous, les journalistes.» Mais tout redeviendra-t-il un jour comme avant? Le serviteur de Dieu n'en est lui-même pas certain.







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